Ça s’est passé ce matin…

Dans le coin gauche, il y avait moi. Moi pis ma sainte patience, opposée à quatre colliers entremêlés dans le coin droit. J’en étais au 3e round pour essayer de les démêler lorsque mon garçon a voulu s’en mêler.

-          Je vais t’aider maman!

Fallait voir le visage de mon chum assis devant le ring : « No no no… ce n’est pas une bonne idée Maxence. Faut pas déranger maman quand elle essaie de dompter ses bijoux. »

 D’ordinaire, mes colliers, je les accroche. J’ai un crochet exprès pour. Il m’arrive d’être dissidente et d’en foutre quelques-uns au fond de mon coffre à bijoux, c’est là, dans leur écrin, qu’ils s’amusent à s’entrecroiser durant la nuit comme pour me faire payer d’avoir manqué de considération pour eux.

-          Maxence, ce qu’il me faudrait ce matin c’est grand-maman Thérèse. Elle pourrait me démêler tout ça avec ses petits doigts patients.

C’est Mme T. C’est ma belle-maman. Oubliez toutes les histoires diaboliques à propos des belles mères. Chez nous, y a pas de crêpage de chignon, pas de compétition. Pas de nez fourrés où il ne faut pas. Pas de « moi à ta place » et de « dans mon temps ». Y a qu’ici et maintenant qui compte.

Mme T a un sixième sens. Elle est du genre à te passer le sel à la table avant même que tu l’ais demandé. Elle te dépose une couverture sur le dos dès que tu ressens un micro frisson. Mme T ne quitte jamais le pas de notre porte avant d’avoir dit « Si vous avez besoin… appelez. On est là. » Mme T c’est comme une bulle de ouate. Elle est comme les pubs du lait. « Le lait, une source naturelle de réconfort ».

On me demande souvent comment aider une personne qui souffre de dépression.

Chaque fois, je pense à Mme T. Même que s’il y a un moment où je deviens émotive dans mes conférences c’est lorsque je parle d’elle.

Mme T a toujours vu ma vraie couleur, surtout dans les pires moments. Avec elle, je pouvais vivre ma détresse… en paix.

Quand elle et mon beau-père Bobby venaient nous visiter, je pouvais m’enfermer dans ma chambre et pleurer. Je savais qu’au moins mon chum et mon fils avait de la compagnie. J’avais un répit et eux aussi.

En dépression les semaines sont longues. Les weekends surtout. Du lundi au vendredi, fiston est à la garderie pendant que la douce moitié gagne notre pain quotidien. Samedi et dimanche tout le monde est à la maison. On se met la pression d’au moins faire un minimum. On se sent coupable, on essaie de sauver les apparences. On veut protéger son p’tit bonhomme des intempéries. On ne veut pas décevoir la famille, mais on n’est pas capable de suivre.

En s’occupant de mon chum et de mon fils, Mme T  et Bobby prenaient soin de moi.

Je ne suis pas leur fille, mais c’est tout comme. Si je l’avais été pour vrai, c’aurait peut-être été différent. Ils ne m’ont pas élevée, ni vu grandir. Me voir ainsi dégringoler n’a pas déclenché, en eux, de sentiment de culpabilité. Le sentiment que bien des parents doivent éprouver lorsque leur enfant reçoit un tel diagnostic.  Pour eux, aucune remise en question douloureuse, aucun conflit.

Un Noël, quelques mois après avoir cessé de boire de l’alcool, Bobby et Mme T m’ont remis une enveloppe. Une belle carte… à l’intérieure se trouvait une série de phrases admiratives pour les efforts que je déployais pour retrouver la santé. Des mots encourageants! Que des félicitations pour ma volonté à laisser la bouteille de côté. Ça été LE cadeau de Noël, cette année-là.

Mme T pourrait être ma grand-mère. C’est peut-être cet écart d’âge qui nous rapproche. Je lui ai tellement posé de questions sur sa vie, ses accouchements, sa vie de couple. Elle est up to date. Elle comprend la génération qu’est la mienne.

Elle est généreuse et discrète. C’est une enfant unique qui a été élevée dans un monde d’adulte, si bien qu’elle s’est assise sur les genoux du Père Noël pour la première fois il y a 3 ans. « Ben non, je ne suis pas pour aller m’asseoir sur ces genoux », a-t-elle dit. Il n’a pas fallu lui tirer le bras bien longtemps. Y a pas d’âge pour ces choses-là.

Mme T célèbre son 75e anniversaire ce dimanche. Elle ne le sait pas, mais il y a un gros gâteau avec du glaçage rose qui l’attend. J’oserai peut-être même y piquer quelques princesses. Pourquoi pas? Y aura des balounes, des guirlandes et des chandelles. On réunit toute la famille. Je lui prépare ma lasagne… elle l’adore.

Mme T m’accompagne en Gaspésie au mois de mai pour une série de conférences. On part ensemble toutes les deux. C’est la première fois qu’elle sera séparée de son Bobby aussi longtemps. J’espère que je serai à la hauteur.

 Et si par hasard j’ai quelques colliers qui s’emmêlent…